Économie de l’Algérie coloniale : ressources, profits français et déséquilibres structurels

La conquête de l’Algérie ne peut être étudiée sans sa dimension économique. Lorsque Charles X lance la conquête en 1830, le territoire algérien n’est pas pris en compte uniquement pour ses aspects militaires et administratifs. Il devient un espace à exploiter et à organiser au profit de la métropole. La mise en valeur de l’Algérie coloniale permet à certains groupes (colons, négociants, banques, entreprises) d’en tirer des bénéfices importants. Cependant, cela crée aussi des inégalités économiques coloniales qui pèsent lourdement sur la société algérienne.

La conquête et ses objectifs

La période de la colonisation française de l’Algérie s’étend de 1830 à 1848 puis l’Algérie reste une colonie jusqu’en 1962. Les objectifs de la conquête ont évolué au fil du temps, mêlant prestige national, ambitions militaires et économiques. L’invasion est lancée par le roi de France Charles X en 1830 puis est poursuivie par son successeur Louis-Philippe Ier jusqu’en 1848. [1] Le premier objectif est d’affirmer la suprématie française car une terre conquise est avant tout vue comme symbole de gloire militaire impériale. [2] Pour l’homme politique et politologue français Alexis de Tocqueville, la colonisation civile doit fournir une « base solide pour le fonctionnement de l’armée ». [3]

La France veut éradiquer la société indigène existante en créant une colonie « vertueuse » avec des départements car l’esclavage n’est plus autorisé. La métropole souhaite que l’Algérie devienne un « carrefour du commerce mondial » en développant les industries urbaines (mines, liège, matériaux de construction) et l’agriculture (céréales, viticulture). [4] Selon certaines sources, le budget officiel de la conquête est estimé à 48,5 millions de francs-or et a été couvert avec la confiscation du trésor du Dey lors de la prise d’Alger. [5]

Les investissements et les profits

Économie de l’Algérie coloniale : ressources, profits français et déséquilibres structurels

L’économie de l’Algérie coloniale a été structurée par des investissements métropolitains massifs, principalement orientés vers la valorisation du territoire au profit de la métropole française. Ces investissements ont pris plusieurs formes : accaparement foncier et système bancaire puissant, générant des retours suffisants pour l’industrie et la finance françaises. [6] En juillet 1851 est créée la Banque d’Algérie, elle va constituer la pierre angulaire de l’économie sur le territoire. [7] S’en suit du Crédit foncier d’Algérie et de Tunisie en 1880 pour compléter le dispositif financier en se spécialisant dans les prêts à long terme. [8] Une fois ces institutions mises en place, l’exploitation des ressources algériennes peut se réaliser car le crédit bancaire permet aux colons d’acquérir des équipements modernes.

Durant les années 1870, la viticulture devient un vecteur principal qui nécessite de nombreux investissements à moyen et long terme pour construire des caves, des ports ou encore des navires. [9] Les investissements sont garantis car le débouché des vins vers la France est politiquement assuré par les tarifs douaniers. Par exemple entre 1875 et 1954, la production de vin est passée de 0 à 15 000 000 d’hectolitres. [10] Les banques investissent donc à long et moyen terme avec l’assurance d’un retour sur investissement. [11] L’accaparement foncier sert de base matérielle pour l’agriculture coloniale et de vastes réserves foncières sont constituées. On peut citer la « Société générale algérienne » créée en 1865.

Devenue la « Compagnie algérienne de crédit et de banque » en 1877, elle bénéficie d’une attribution de 66 000 hectares dans les hautes plaines de l’Est. [12] La colonisation a transformé le paysage algérien avec des ports, des gares et des réseaux de chemins de fer conçus pour faciliter le commerce France-Algérie. [13]

Les inégalités économiques et les déséquilibres

Bien que les profits pour la France en Algérie se font ressentir, cette période coloniale a été marquée par de profondes inégalités structurelles. Ceci est le résultat d’une politique orientée vers les intérêts de la métropole au détriment de la population native. Tout d’abord, l’inégalité la plus flagrante réside dans l’accès à la terre.

La viticulture est rentable pour la métropole car les vignerons français possèdent en moyenne 30 hectares de terres contre seulement 2,5 hectares pour les 16 000 vignerons musulmans en 1956. [14] La population locale connaît aussi un effondrement de la production animale et de la nutrition. Les colons se concentrent sur la production de céréales pour exporter en France, au détriment des natifs qui en ont moins. Les colons se servent aussi des animaux pour l’élevage.

Par exemple, entre 1875 et 1954, le troupeau appartenant aux musulmans a chuté de 9,5 millions à 5,4 millions de têtes. [15] Cette baisse a déclenché une chute du niveau de vie avec une disponibilité de 3,85 moutons par musulmans en 1875 à seulement 0,64 en 1954. [16] Toutes ces actions françaises finissent par entraîner une multiplication massive de paysans sans terres, contraints de devenir des salariés précaires ou d’émigrer. Par conséquent, même si l’Algérie s’est dotée de nouvelles infrastructures modernes, celles-ci sont tournées vers l’exportation de produits vers la France et non vers le développement interne du pays.

Références :

  1. https://shs.cairn.info/revue-revue-internationale-de-politique-comparee-2024-2-page-51?lang=fr
  2. Ibid.
  3. Ibid.
  4. Ibid.
  5. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-91?lang=fr
  6. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645
  7. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-145?lang=fr
  8. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-105?lang=fr
  9. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-53?lang=fr
  10. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-131?lang=fr
  11. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-105?lang=fr
  12. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-53?lang=fr
  13. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-137?lang=fr
  14. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-71?lang=fr
  15. https://shs.cairn.info/economie-de-l-algerie-coloniale–9789947392645-page-131?lang=fr
  16. Ibid.

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